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Polyglotte: compétences égales dans chaque langue?

multilingueNos enfants nous impressionnent, élevés dans un environnement multilingue, ils surfent sur trois voire quatre langues avec une très grande aisance alors que nous, adultes ayant appris une langue étrangère sur le tard, peinons à passer et trouver nos mots dans une seconde langue.
Nous nous posons des questions sur comment nos enfants, devenus adultes, vont gérer cette compétence. Voici un témoignage intéressant sur l’utilisation de cette maitrise de plusieurs langues à l’âge adulte: Le contexte et la raison de l’apprentissage d’une langue va influencer sur la compétence que l’on va ce cette dernière.
Dans une récente note du blog Prospero, le journaliste Robert Lane Greene poursuit un sujet cher à ce blog culturel des correspondants de The Economist : le multilinguisme et la relation entre la langue et la pensée.

La question posée cette fois-ci est de savoir si une personne bilingue ou polyglotte éprouve des personnalités différentes en fonction de la langue qu’elle choisit d’utiliser.

Evoquer des personnalités différentes comme le fait cette note de blog est exagéré. En psychologie, la notion de personnalité est complexe et ne saurait s’assimiler au seul fait d’éprouver différentes choses en parlant des langues différentes.

En tant que polyglotte, l’idée que la conception que l’on a de soi puisse varier avec l’usage de langues différentes me paraît pourtant justifiée. Je parle quatre langues couramment (le suédois – langue de mon pays –, l’espagnol – langue de mes parents –, l’anglais – langue avec laquelle je travaille – et le français – langue de mes études) et j’ai souvent l’impression d’exprimer différentes facettes de ma personnalité à travers chacune de ces langues. Mais surtout, je sais que j’ai grandi avec la possibilité de réfléchir dans des langues différentes.

Moins vulgaire en suédois qu’en français ?

Un collègue de Robert Lane Greene a admis être plus malpoli en hébreu qu’en anglais. Personnellement, j’ai l’impression d’être moins vulgaire, plus bienveillante et plus politiquement correcte en suédois qu’en espagnol ou en français.

Une explication possible serait que la plupart des interjections de colère courantes en suédois sont moins violentes que dans les autres langues que je parle. En suédois, on n’envoie pas chier quelqu’un comme en espagnol d’Amérique du Sud (« andá a cagar ! ») et on l’enverra encore moins avoir une relation sexuelle à la voix passive (comme en français et en anglais). En suédois, on dit « va aux bois ! » (« dra åt skogen ! ») ou, si l’on est véritablement en colère, « va en enfer ! » (« far åt helvete ! »). L’insulte « fils de pute » existe mais c’est une expression qui, heureusement, a presque disparu de l’usage courant. On utilise plutôt l’expression scatologique « c’est une botte de merde » (« skitstövel ») ou bien « un porc diabolique » (« ett jävla svin »).

Le sentiment d’être différent en changeant de langue est-il dû à un mécanisme intrinsèque à la structure de la langue ?

Si, si, le suédois a bien des gros mots vulgaires

Le vif débat autour du relativisme linguistique (l’idée que la langue que nous utilisons donne forme à notre vision du monde) divise la communauté scientifique des linguistes et psychologues depuis au moins un siècle. On trouve grosso modo deux camps :

  • d’un côté, on a ceux qui maintiennent que la langue encadre notre pensée ;
  • de l’autre, ceux qui s’y opposent et qui mettent en garde contre les nombreuses dérives des idées du particularisme linguistique, reprises dans les médias sans qu’elles ne soient relayées par des enquêtes scientifiques.

Mon manque de vulgarité en suédois s’explique moins par un manque de vocabulaire (le suédois a des gros mots vulgaires) que par le fait qu’en Suède, la peur du conflit est une caractéristique très courante. La confrontation par conséquent n’est pas aussi socialement acceptée qu’en France par exemple.

Sans prétendre professer une position particulière, Robert Lane Greene, se permet tout de même de soulever quelques situations où beaucoup de polyglottes disent se sentir différents en changeant de langue.

Plus intelligent ou plus bête dans une langue étrangère ?

Robert Lane Greene cite les résultats d’une étude expérimentale de Keysar, Hayakawa et An publiée l’année dernière dans la revue Psychological Science, qui montre que le fait de parler une langue étrangère en devant prendre une décision peut améliorer la qualité de cette dernière. Les êtres-humais sont en général plus enclins à prendre des risques irrationnels lorsqu’ils se trouvent face à la possibilité d’une perte ou d’un échec. Or, l’étude montre que l’utilisation d’une langue étrangère réduit cette propension à prendre des risques.

En revanche, beaucoup de personnes ayant appris une langue étrangère pourraient raconter s’être senties plus bêtes plutôt qu’intelligentes en l’utilisant.

Lane Greene avance l’idée que ceci s’explique par le fait que la maîtrise des langues chez la plupart des personnes bilingues n’est pas symétrique. Il y a toujours certains domaines où l’une est plus faible que l’autre.

Piégée par la langue, je fais le pire exposé de ma vie

On risque alors de s’exprimer de manière plus limitée et par conséquent de renvoyer une image différente de soi. J’ai connu des personnes arrogantes qui en parlant une langue étrangère renvoient une image beaucoup plus humble d’elles-mêmes.

Une fois, je me suis sentie réellement bornée, voire piégée par une langue étrangère. J’ai fait l’exposé le plus raté de ma vie. Tout s’est passé dans un cours d’histoire dans un établissement d’enseignement supérieur en France à un moment où je parlais déjà couramment le français.

Toute ma vie scolaire j’avais fait des exposés sans m’y entraîner, en n’ayant recours qu’à quelques mots-clés. Il suffisait de bien connaître mon sujet pour que j’arrive à parler de manière structurée.

Mon cerveau n’arrivait plus à faire des liens logiques

Ce jour-là, je devais exposer le sujet « Les pratiques du régime bolchévique : un héritage de la modernité européenne ? » Ayant passé énormément de temps à lire des références sur le sujet, toutes en français et sans éprouver de difficultés, je n’étais pas inquiète à l’heure de passer devant ma classe.

A ma plus grande surprise, au bout d’une minute, j’étais pratiquement muette. Je ne trouvais pas de mots pour m’exprimer. D’un seul coup, je ne savais simplement plus ce que j’avais à dire. Mon cerveau n’arrivait plus à faire des liens logiques. Et je ne comprenais pas pourquoi.

La raison évidente était que je ne m’étais pas habituée à utiliser le français dans un contexte académique. Souvent, j’ai le sentiment que les mots, la terminologie, les notions, me servent comme des rochers sur lesquels je peux grimper et me reposer pour ensuite continuer dans l’escalade d’une réflexion complexe. Le fait de ne pas avoir accès à ce genre d’échelons (parce que les mots manquent) dans une argumentation empêche donc de visualiser intérieurement une pensée complexe en plusieurs étapes.

N’y a-t-il qu’un langage du cœur ?

Robert Lane Greene avance une deuxième explication plausible du sentiment d’être différent en parlant des langues différentes. Les personnes bilingues ou multilingues relient leurs langues différentes à des contextes, et surtout à des expériences émotives différentes dans leur vie. Selon les situations où l’on utilise une certaine langue, les sentiments que l’on éprouvera seront influencés.

Bien que je maîtrise aujourd’hui pratiquement parfaitement quatre langues, il reste toujours un domaine qui est réservé à ma langue maternelle : celui de la tendresse.

Les mots qui s’échangent dans l’obscurité

Je ne parviens à vivre pleinement ce sentiment qu’à travers l’espagnol. Il est trop fortement lié aux premiers moments de tendresse que j’ai connus dans ma vie, ceux avec ma famille et particulièrement avec ma mère.

Aimer quelqu’un n’est pas conditionné par l’usage de sa langue maternelle. On apprend vite les mots doux de la langue de l’être aimé. Mais lorsque, dans l’obscurité, les mots s’échappent par erreur, sans planification préalable, il arrive qu’ils soient prononcés dans ma langue maternelle. Et il m’est arrivé d’en entendre dans une langue que je ne parle pas.

A l’âge de 18 ans, après avoir travaillé comme maître-nageur pendant deux ans, j’ai été recrutée comme monitrice bébés nageurs en Suède. Il m’a fallu un bon moment pour me sentir à l’aise dans ce rôle-là. J’avais pourtant la formation nécessaire et je me sentais très à l’aise avec des nourrissons (ayant eu un petit frère et plusieurs petits cousins).

Je joue un rôle face aux enfants et à leurs mères

Ce qui ne marchait pas, c’était le côté tendresse… Je n’arrivais pas à parler aux bébés, parce qu’il fallait le faire en suédois ! Tous les mots qui voulaient sortir de ma bouche en voyant tous ces mignons petits étaient en espagnol.

Le vocabulaire, je le connaissais pourtant par cœur. Le suédois est ma première langue, mais cela ne venait pas du cœur. Même les mots de non-sens, les bruitages que l’on adresse d’habitude aux nourrissons, je n’arrivais pas à en inventer à la suédoise. La situation est devenue compliquée. Après tout, je devais instruire des dizaines de primipares (souvent dix ans plus âgées que moi) à immerger leur bébé sous l’eau ! Il était absolument crucial que je leur inspire confiance. J’ai donc dû jouer un rôle et utiliser des mots comme « lilla gubben » (petit bonhomme) au prix de me sentir totalement fausse. Je sentais que ce n’était pas moi qui étais en train de parler mais quelqu’un d’autre. Ce n’est qu’un an après que j’ai commencé à relier ces mots à des sentiments de tendresse.

http://www.rue89.com/2013/11/12/parle-quatre-langues-ai-quatre-personnalites-differentes-247421

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